LA DERNIERE FRONTIERE

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          " Ce matin, j'ai vainement attendu que la pluie s'arrête avant de me décider à décamper. Un vrai temps d'Angleterre à ne pas mettre une "petite reine" dehors. Revêtu de ma tenue de pluie, tête baissée sous ma capuche, mon panorama se limite à la vision de mes deux pieds qui tournent en se faisant rincer par ma roue arrière. De temps à autre seulement, je relève les yeux pour voir si, par chance, un abri providentiel se présente à l'hrizon. La route monte en faux plat et bascule vers l'inconnu.
Enfin, au loin, un panneau se dévoile peu à peu. Je suis encore trop éloigné, mais s'il y a un panneau, c'est bien pour annoncer quelque chose! En effet, il s'agit de l'annonce publicitaire d'un resto proposant: "Camping, douche, bonne table, bon abri". Et l'annonce se termine par: "Juste à 80 km!" Alors, je retourne mon regard vers mes pieds qui tournent encore, toujours éclaboussés par mon pneu avant.

J'aurais pu poursuivre mon effort, puiser dans mes réserves la force et la motivation pour parcourir vingt ou trente kilomètres supplémentaires, mais en passant près du lac Kluane, le lieu me parut si idyllique que la décision de me poser fut vite prise. Le lac est en contrebas. Je pars inspecter les lieux avec l'espoir d'y trouver le bon spot. De nombreux bois morts sont venus s'échouer sur le rivage. Un castor, remorquant une branche de saule jusqu'à son barrage, dessine un sillage à la surface de l'eau. Les mains gantées de blanc du massif de St Elias pointent leurs doigts vers le ciel pour saisir les lourds nuages opaques et les noyer dans l'eau clapotante du lac.

Devant ma toile de tente maintenant dressée, je pourrais faire un immense feu de camp et ma casserole d'eau chaufferait sur les braises ardentes. Adossé à mes sacoches, les jambes tendues, je pourrais remuer les orteils pour me delasser de cette dure journée tout en redigeant mon journal de bord. Mais, des milliers de créatures ailées comme les contrées nordiques savent engendrer, ont vite fait de me repérer et en décident autrement. Des milliers? Que dis-je? Des milliards de moustiques. C'est ainsi à chaque arrêt prolongé. Ils doivent être tapis dans les sous-bois ou en file indienne derrière chaque arbre, guettant l'approche d'un bout de chair humaine bien vascularisée. Ils ont invité au festin toute la famille éloignée. A voir leur voracité, certains n'ont rien dû se mettre sous l'aiguillon depuis des lustres. Un premier bataillon se délecte de mes globules rouges comme d'un grand cru de Bordeaux supérieur, puis tombe ivre mort! A ce rytme, dans quelque minutes, je vais pouvoir fermer le bar pour rupture de stock, si toutefois j'en ai encore la force. Sans protection, un être humain subirait en moyenne neuf mille pîqures à la minute et se viderait de la moitié de son sang en quatre heures!"